Alexandre Dumas, Georges, 1843* - Extrait

Modifié par Clemni

Dans ce roman publié en 1843, Georges est un personnage de fiction, inventé par Dumas en s’inspirant de la trajectoire de son propre père, Thomas Alexandre. Né d'un noble français déclassé et d'une esclave, le jeune Thomas Alexandre fait ses études à Paris et intègre l'armée française ; de simple cavalier, il devient en 1793 le premier général d’origine africaine de l’armée française. Dans le roman, l'histoire se déroule principalement à l'île de France, aujourd'hui connue sous le nom d'île Maurice. Mulâtre et riche colon, Georges est propriétaire d'une plantation. Il envoie ses deux fils en France pour y être éduqués. Le plus jeune, Jacques, devient capitaine d'un navire avant de se tourner vers la piraterie et de s'enrichir en tant que négrier1. L'extrait suivant brosse le portrait de Jacques, tant dans sa vie professionnelle que privée.

Aussi, à part le souvenir de son père et de son frère qui passait de temps en temps comme un nuage sur son front, Jacques était-il l’homme le plus heureux de la terre et de la mer. Ce n’était pas un de ces négriers avides2 qui perdent la moitié de leurs profits en voulant trop gagner et pour qui le mal qu’ils font, après avoir passé en habitude, est devenu un plaisir. Non, c’était un bon négociant faisant son commerce en conscience, ayant pour ses Cafres, ses Hottentots, ses Sénégambiens ou ses Mozambiques3 presque autant de soins que si c’étaient des sacs de sucre, des caisses de riz ou des balles de coton. Ils étaient bien nourris, ils avaient de la paille pour se coucher ; ils prenaient deux fois par jour l’air sur le pont. On n’enchaînait que les récalcitrants ; et, en général, on tâchait, autant que possible, de vendre les maris avec les femmes, et les enfants avec les mères, ce qui était une délicatesse inouïe et qui avait fort peu d’imitateurs parmi les confrères de Jacques. Aussi les nègres de Jacques arrivaient-ils généralement à leur destination bien portants et gais, ce qui faisait que presque toujours Jacques s’en défaisait à un prix supérieur.

Il va sans dire que Jacques ne s’arrêtait jamais assez longtemps à terre pour s’y créer un attachement sérieux. Comme il nageait dans l’or et roulait sur l’argent, les belles créoles4  de la Jamaïque, de la Guadeloupe et de Cuba lui avaient fait plus d’une fois les doux yeux ; il y avait même des pères qui, ignorant que Jacques était un mulâtre5, et le prenant pour un honnête négrier européen, lui faisaient de temps en temps des ouvertures sur le mariage. Mais Jacques avait ses idées à l’endroit de l’amour. Jacques connaissait sa mythologie et son histoire sainte à fond ; il savait l’apologue d’Hercule et d’Omphale6 et l’anecdote de Samson et de Dalila7. Aussi avait-il décidé qu’il n’aurait pas d’autre femme que la Calypso8. Quant à des maîtresses, Dieu merci, il n’en manquait pas ; il en avait de noires, de rouges, de jaunes et de chocolat, selon qu’il chargeait au Congo, aux Florides, au Bengale et à Madagascar. À chaque voyage il en prenait une nouvelle, qu’il donnait en arrivant à quelque ami, chez lequel il était sûr qu’elle serait bien traitée, s’étant fait un système de ne jamais garder la même, de crainte, quelle que fût sa couleur, qu’elle ne prît une influence quelconque sur son esprit ; car, il faut le dire, ce que Jacques aimait avant toutes choses, c’était sa liberté.

Alexandre Dumas, Georges, 1843.


1. Négriers : marchands d'esclaves. 2. Avides : qui souhaitent s'enrichir le plus possible. 3. Cafres, Hottentots, Sénégambiens, Mozambiques : groupes ethniques d'Afrique dont les membres étaient capturés et vendus comme esclaves durant la traite transatlantique. 4. Créoles : personnes d'ascendance européenne ou mixte nées dans les colonies des Caraïbes. 5. Mulâtre : terme historique désignant une personne métisse. 6. Hercule et Omphale : Hercule, symbole de force, se soumet aux caprices d'Omphale, illustrant l'idée de soumission ou de perte de pouvoir par l'amour. 7. Samson et Dalila : dans l’Ancien Testament, Dalila trahit Samson en le persuadant de lui confier le secret de sa force, qui réside dans ses cheveux. Pendant qu'il dort, Dalila fait couper les sept tresses de Samson, ce qui le prive de sa force. 8. Calypso : nymphe qui retint Ulysse pendant sept ans, symbolisant ici l'idée d'une relation sans attachement permanent.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
Télécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-premiere ou directement le fichier ZIP
Sous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0